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Interview / Reportage

Rencontre avec Sylvain Levitte

Interview de Sylvain Levitte réalisée le 8 mars 2021 au Théâtre Legendre.

Pendant deux semaines, du 1er mars au 12 mars 2021, la Compagnie Les Choses ont leurs secrets de Sylvain Levitte a réalisé une résidence de création sur le spectacle La Nuit des Rois de Shakespeare. 

 

Au plateau neuf femmes : une pianiste et huit comédienness. La sortie de résidence a eu lieu au théâtre Légendre les 11 et 12 mars, où la pièce a été présentée à un public professionnel. 

Bonjour Sylvain, comment ça va ? Comment s’est passée cette première semaine de résidence au Tangram ?

Super ! Nous avons reçu un très bon accueil. Je suis vraiment content de pouvoir faire ces deux semaines de résidence au Tangram durant lesquelles on peut travailler le son, la lumière. C’est la deuxième création de ma compagnie. C’est un vrai plaisir de travailler dans ce petit théâtre avec un vrai rapport entre le plateau et la salle. Je suis ravi de faire cette création à Evreux. Il y a une très belle atmosphère sur le plateau.

Peux-tu te présenter et présenter toute l’équipe qui travaille sur cette création La Nuit des Rois ?

J’ai commencé ma vie artistique avec le chant, j’étais à la maîtrise des Hauts-de-Seine au collège, j’ai chanté à l’Opéra de Paris. Ensuite, en tant que comédien, j’ai travaillé avec Declan Donnellan, un metteur en scène anglais qui est absolument exceptionnel. Puis j’ai intégré le Conservatoire de Paris où j’ai rencontré certaines des comédiennes qui sont dans ce spectacle, La Nuit des Rois.

Justement, nous sommes aujourd’hui le 8 mars 2021 : Journée Internationale des droits des femmes, et ta distribution, ici, est exclusivement féminine, raconte-nous ce choix …

Je suis parti du Roi Lear, ma première création que j’avais montée avec deux jeunes acteurs dans le rôle de deux adolescents dans un vieux grenier, et j’en ai pris le contrepied total pour cette deuxième création. Dans La Nuit des rois, il y a donc beaucoup de monde au plateau et seulement des femmes ! Dans Le Roi Lear, il n’y avait que des hommes et personne ne se posait la question, mais dès qu’il n’y a que des femmes au plateau, tout le monde se pose la question.

J’ai eu envie de poser ça comme quelque chose d’absolument normal. C’était il y a 3 ans, avant toute l’affaire #MeToo. J’ai voulu interroger cette comédie de Shakespeare, qui parle du désir, avec des femmes et des amies rencontrées au Conservatoire, mais aussi avec des jeunes comédiennes que je ne connaissais pas et pour lesquelles j’ai fait des auditions au JTN et avec l’école de Saint-Étienne.

Ce qui est magnifique chez Shakespeare, c’est que ce sont tous des êtres humains au-delà du genre et de l’âge, avec des désirs, des solitudes, des manques et des aspirations très fortes. En fin de compte, peu importe l’interprète qui joue cet être humain, c’est beau de voir la sensibilité, la fragilité, la puissance de ces êtres qui sont au plateau. Ce qui est magnifique avec ces neuf artistes, c’est qu’elles font exister ces individus. Elles les évoquent plus qu’elles ne les incarnent, tant au niveau des genres qu’au niveau des âges. Après, c’est aussi tout le travail des spectateurs et des spectatrices d’adhérer, ou pas, à ce parti pris, et de se projeter. Pour moi, le but du jeu, c’est de donner des signes qui permettent aux spectateurs et spectatrices de rentrer dans la fiction et de prendre plaisir à ce jeu.

Comment se sont passées les auditions de cette création ?

C’était très physique ! Je leur avais demandé des parcours de personnages. J’aime beaucoup travailler sur l’imagination et sur les sens : comment on perçoit le monde …

Tu as commencé ton parcours avec le chant, comment la musique a-t-elle influencé ta mise en scène ?

Il y a des années, j’ai chanté La Flûte enchantée de Mozart au Cirque Gruss, dans une mise en scène de Claude Santelli. C’était magnifique ! J’étais très jeune et cette expérience m’a évidemment donné une acuité sur la musique classique. Sur La Nuit des Rois, j’ai voulu retrouver Lison Autin, que j’avais rencontrée au lycée et qui est devenue pianiste professionnelle. La musique est au cœur de La Nuit des Rois, elle participe au rapport sensible entre les êtres au plateau. C’est pourquoi j’ai eu envie aussi d’avoir de la musique au cœur du spectacle avec un piano et Lison sur scène et de travailler sur Chopin. Depuis l’adolescence, je suis très sensible à la douceur, à la délicatesse que la musique peut nous apporter et l’évasion qu’elle permet au corps. La musique, c’est quelque chose de très puissant, qui nous transporte par-delà les frontières.

Dis-nous en plus sur la scénographie de La Nuit des Rois. Elle est d’ailleurs également signée par une femme, Lola Sergent…

Pour la scénographie, on a travaillé avec Lola sur la notion de désir principalement, sur le manque. On a beaucoup parlé de fluidité des corps. Concrètement, il y a un arc de cercle sur le plateau. Ce qui est magnifique avec Shakespeare, c’est que l’on a besoin de très peu d’éléments pour rentrer dans les situations. Les personnages vivent directement les événements donc on n’a pas du tout cherché à rentrer dans du réalisme. On évoque les intérieurs et les extérieurs, on fait vraiment travailler l’imagination des spectateurs et des spectatrices.

Le désir est une thématique récurrente dans cette création, explique-nous ce choix. 

C’est très délicat, le désir… C’est quelque chose de très intime, que l’on ne révèle pas, que l’on cache très souvent, c’est très beau ! et c’est pour cela que j’ai voulu travailler sur ce que les corps vivent à l’intérieur et à l’extérieur. Je travaille au lycée Senghor à Évreux, sur Le Roi Lear . Avec les élèves, nous parlons beaucoup de corps intérieur et extérieur, de rythmes intérieurs et extérieurs. Comment, dans nos vies intimes, on peut vivre des choses très puissantes à l’intérieur de nos corps, des sentiments puissants que la société nous empêche d’exprimer. Comment, parfois, aussi, nous nous autocensurons en nous empêchant de vivre des émotions sur lesquelles nous posons un couvercle. C’est cela qui est profondément vivant ! Ce n’est pas de montrer les émotions, mais plutôt de les cacher ! Avec les comédiennes, c’est tout ce travail là que nous faisons sur le désir créateur de trouble dans les corps. De l’extérieur, les symptômes du désir sont minuscules et c’est cette délicatesse que j’essaie de trouver au plateau, alors qu’à l’intérieur ça peut être un énorme torrent. La notion de désir est très physique.

Revenons sur ce travail d’actions culturelles que tu mènes en milieu scolaire, avec des adolescents. Cette notion de désir, à la fois très classique et contemporaine, doit forcément les interpeller puisqu’ils sont à un âge où ils découvrent leurs propre désirs, et vivent sûrement leur premier amour, comment les accompagnes-tu dans cette découverte, dans leur jeu théâtral ?

J’ai l’impression qu’à l’adolescence on comprend que, pour survivre, il faut mentir, cacher, car si l’on dit tout, si l’on est trop honnête, la société nous renvoie une image très négative. C’est toute la grande difficulté du passage de l’enfance à l’âge adulte, lors duquel on comprend que, pour être en société, il faut garder des choses privées et que les mots que l’on utilise ne recouvriront jamais suffisamment fort les sentiments que l’on éprouve. C’est cette grande injustice que nous vivons à l’adolescence où on a l’impression que l’on peut exprimer des choses avec des mots, mais, en fait, les mots sont vains et inutiles par rapport à la tonne de sentiments que l’on éprouve. Le premier amour, c’est très romantique rétrospectivement mais, sur le coup, c’est absolument terrifiant car on est incapable de dealer avec le réel et de vivre la situation et les émotions très fortes que l’on ressent. J’essaie juste de donner des petits outils aux lycéens pour qu’ils puissent se sentir libres d’inventer ce qu’ils veulent. Ils sont très surprenants. Ils ont une imagination absolument magnifique. Peut-être qu’avec les années on perd la liberté de cette jeunesse. Au lycée Senghor, nous travaillons sur Le Roi Lear, et sur la thématique des conflits de générations : qu’est ce que cela signifie de se faire sa place dans un monde gouverné par les adultes ? Les adultes acceptent-ils de laisser leur place aux plus jeunes ?  Est-ce que cela est synonyme d’accepter sa propre mort ? Pour les plus jeunes, nous sommes dans un monde vieillissant qui ne va pas assez vite. Et pour les plus âgés, nous sommes dans un monde trop jeune avec énormément de technologies qui nous dépassent. En fonction de notre âge, nous portons un regard différent sur le monde et tout simplement sur les rythmes qui existent à l’extérieur de nous. Avec les élèves, nous parlons également du statut de « bâtard » et de « légitime », de comment on peut être humilié au lycée. Dans Le Roi Lear, nous avons deux frères, Edgard et Edmond, un fils légitime et un bâtard qui, à partir du moment où il se rend compte de son statut, va renverser la situation et faire la révolution car il n’accepte pas son statut d’opprimé. À partir du moment où il y a une prise de conscience, la révolution est possible, et on se libère de ses chaînes. Qu’est-ce qui nous entrave de vivre notre vie ? Qu’est-ce qui nous en empêche ?

Tu parles de cacher des choses, de secrets, c’est le nom même de ta compagnie « Les choses ont leurs secrets », pourquoi ce choix, d’où est venue l’idée ?

C’est dans une chanson de Barbara : « les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes, mais les choses nous parlent si nous savons entendre » !

Quand on se retrouve face à un texte de théâtre, et plus particulièrement de Shakespeare, il y a très peu d’indications, il y a juste des mots et il faut découvrir la part d’humanité qui est derrière eux et aller à la découverte de ces secrets.

Quel lien fais-tu entre le théâtre élisabéthain et le théâtre d’aujourd’hui ? As-tu eu besoin de remettre au goût du jour La Nuit des Rois pour rendre la pièce contemporaine ?

J’ai pris la traduction d’André Markowicz qui est très belle et s’inspire vraiment du sens profond qu’a voulu donner Shakespeare à sa pièce. C’est l’humanité des personnages qui fait le pont entre le théâtre élisabéthain et le théâtre d’aujourd’hui. On vivra toujours des solitudes, on aura toujours des manques et des désirs très puissants et profonds. C’est ce qui fait que le théâtre élisabéthain, et surtout le théâtre shakespearien, sera toujours contemporain. Je fais confiance au temps présent que ce soit avec les scolaires ou avec les comédiennes.

Trois mots pour décrire cette pièce :

Je dirais les trois mots sur lesquels on est en train de travailler en ce moment, les mots que nous sommes en train de découvrir au plateau : le désir, évidemment, le trouble et le suspens.

On découvre que beaucoup de tout ce qui est vécu par ces personnages est suspendu, presque dans l’air.

Cette création, La Nuit des Rois, s’inscrit dans un triptyque shakespearien, comment s’est fait le choix des pièces le composant ?

J’ai commencé avec Le Roi Lear, une tragédie toute en contrastes puisque c’est le plus vieux personnage que Shakespeare ait écrit, revisité avec de tout jeunes adolescents. Ensuite, j’ai eu envie de travailler sur une comédie, La Nuit des rois. Pour finir, j’ai choisi l’avant dernière pièce de Shakespeare, Le Conte d’Hiver, qui est une tragi-comédie, une pièce magnifique sur l’abandon, ou plutôt sur la peur d’être abandonné.e, et sur comment on réagit à cela. Je ne pouvais clore ce triptyque qu’avec une tragédie comique.

Qu’attends-tu de cette sortie de résidence ? Quelles sont les prochaines étapes de ce projet ?

Nous avons créé la pièce ici, au théâtre Legendre, c’est important qu’elle soit vue par le public professionnel pour pouvoir tourner l’année prochaine et la saison suivante. Ensuite, nous allons au TGP à Saint-Denis, où nous allons également faire des représentations scolaires et professionnelles, puis à Alençon, et, enfin, à la Criée, à Marseille. Nous espérons que c’est le début d’une tournée, pour nous !

Interview Sylvain Levitte réalisée le 8 mars 2021 au Théâtre Legendre

Podcast réalisé par le Tangram (Juliette Huguet et Claire Nini)

 


Publié le 12 mars 2021

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